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Tranchecaille

Patrick Pécherot (Folio policier)

vendredi 18 juin 2010


Juin 1917, chemin des Dames. Le soldat Antoine Jonas est exécuté. Jugé coupable d’avoir assassiné son lieutenant. L’était-il vraiment ? Ou est-il victime de l’expéditive justice militaire, prompte à laver son linge sale en famille ? Flash back et enquête du capitaine Duparc, défenseur scrupuleux dudit soldat avant son passage devant le tribunal de la Grande Muette. On connaît l’issue fatale, et l’intérêt du roman de Patrick Pécherot n’est pas dans la recherche du vrai coupable, même si par le choix de sa structure (alternance de témoignages, de flashbacks, de lettres avec l’arrière), l’auteur emberlificote joliment son récit pour ménager fausses pistes et incertitudes. Pécherot est d’abord un styliste, et certaines pages sont tout bonnement magnifiques. Il s’emporte parfois dans quelques témoignages trop littéraires pour les Poilus qui les expriment, dans les délires absurdes du commandant de Guermantes, mais impossible de lui en tenir rigueur tant ailleurs il touche avec justesse. Quand il évoque par exemple le désarroi des hommes en permission, Martiens dans leur famille, « de l’horreur emmurée » dans leur caboche. Quand il se penche sur les réactions alambiquées de ceux de l’arrière, bourrés de propagande, regardant d’un drôle d’œil ces zombies échappés des tranchées dont ils ignorent quasiment tout. Quand il raconte un improbable moment de fraternisation, clopes contre chocolat, d’un boyau mortuaire à l’autre, avant que la mitraille ne déchiquette les restes d’humanité de la soldatesque. Tranchecaille atteint ainsi des sommets dans certains chapitres qui disent la boucherie vaine, les solidarités condamnées, les fausses ruses avec la mort, qui valent toutes les études fouillées sur la Der des Der. Belle performance.