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Bien connu des services de police

Dominique Manotti (Série Noire)

lundi 15 mars 2010

Panteuil, banlieue parisienne. Surtout son commissariat et ses flics. Le Muir, la commissaire. Arriviste, idéologue, blonde froide et sans âme. Paturel, caïd de la BAC, gorille proxo, bourrin puissance dix. Ivan, suiveur, en descente d’une sombre histoire, le remord qui le ronge. Gros Robert, au bureau des plaintes, qui fait sa tambouille sans trop se préoccuper de ce qu’il entend en longueur de journée de l’autre côté de son guichet « des pleurs ». Et deux petits jeunes lâchés là dedans sans parachute. Tombent de haut, forcément. C’est quoi, le boulot de flic, dans cette zone d’ombre ? Manotti ne répond pas. Elle raconte. Des faits, de la « matière brute » comme elle dit. Choses vues et entendues, vraies même si incroyables, autour desquelles elle fictionne. Pas de jugement, pas de dénonciation, jure-t-elle dans ses interviews. Surtout pas. Juste un récit mettant à jour les conséquences d’un système, d’une politique. De la peur, de l’ultrasécuritaire, de ce que cette démarche génère, presque fatalement. Pour ses personnages, Manotti ne cherche pas l’empathie. Elle ne veut pas cibler les bons et les mauvais. Difficile du coup de se raccrocher aux branches, de respirer. Pas le temps (tout va très vite), pas le droit ? En se forçant un peu, et même beaucoup, on peut essayer de compatir ici ou là. Se dire que la machine à broyer touche tout le monde, et notamment ces flics qui, comme le souligne Manotti quand elle parle de son roman, se suicident bien plus sûrement que les employés de France Télécom. On peut, mais ce n’est pas évident. Et c’est toujours ce qui chagrine tout de même dans ce type de roman. Le noir absolu, comme indépassable. Comme dans les séries télévisées ou les films d’Olivier Marchal. Etre flic, parce que les choses sont ce qu’elles sont, c’est être déprimé, con, ordure. C’est patauger dans la vase jusqu’au coup, avec la certitude de se noyer, et plus d’une fois. Pas d’échappatoire. En face, pareil. Que des victimes. Ce point de vue, Manotti le soutient bien. On embarque dans son bolide et on fonce droit dans le mur. Son style, toujours aussi dépouillé, pesé, est en adéquation parfaite avec le propos. Mais son roman, comme quelques autres, pose aussi cette question : est-il possible (souhaitable ?), sans tomber bien sûr dans la bibliothèque rose, d’aborder dans une fiction policière les quartiers de banlieue en proposant autre chose que cette vision de cauchemar total ? Peut-on, dans ce type de récit, sans angélisme, oser cependant quelques trouées, des soupçons d’éclaircies ? La proposition semble en tout cas aujourd’hui bien inconnue des services du polar tricolore.