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Un pays à l’aube

Dennis Lehane (Rivages/Thriller)

vendredi 11 septembre 2009


Grand livre ? Tous les ingrédients des puissants romans américains qui décoiffent sont là. Une époque, et pas la moindre : Etats-Unis, fin 1918. Les boys rentrent du front européen et débarquent la grippe espagnole. Mais un autre virus ronge l’Oncle Sam. L’ennemi intérieur, déjà, le bolcho, l’anar, le rouge, qui fait pêter des bombres (pas trop), rêve du grand soir (beaucoup), et surtout pourrit le monde ouvrier qui du coup ne songe qu’à s’organiser (énormément) pour mieux se mettre en grève. Et puis dans la foulée, les Noirs qui commencent à relever la tête. Les Etats-Unis, à l’aube, passant d’un monde l’autre. Contexte prometteur. Autre ingrédient : le cadre. Une ville, comme souvent. Boston, la chouchoute de l’auteur, épicentre alors de plus d’une tourmente. Et encore : une flopée de personnages pour l’épopée, historiques pour certains (Hoover à ses débuts par exemple), et trois qui sortent du lot : Babe Ruth, le batteur poupon qui débute sa course aux home run, Danny le flic irlandais au grand cœur, Luther, le Noir qui sait prendre en main son destin contraire. Lehane aime changer son fusil d’épaule. Après les aventures au noir de son sympathique tandem Kenzie-Gennaro, le beau mais classique Mystic River et l’expérience bluffante de Shutter Island, il s’attaque donc cette fois à du lourd. A sa manière. Il n’analyse pas, ne se perd pas en grande phrase, il conte. Précis, efficace, humain. Old school en somme. C’est à la fois sa force et sa limite. Pas de rage dévastatrice comme chez Ellroy, pas de violence ravageuse comme chez Don Winslow. Lehane peut se comparer à cet autre grand académique de chez Rivages, malheureusement moins sur le devant de la scène, Thomas Kelly. Sa fresque sociale procure le même plaisir de lecture. Grand livre ? Pas tout à fait. Mais de l’excellent boulot.