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Seul le silence

Roger Jon Ellory (Sonatine)

vendredi 17 octobre 2008


Un pseudonyme anagramme d’Ellroy. Un roman dédié à Truman Capote. Dame ! R.J Ellory ne se mouche pas du coude. Mais sans faire de comparaison, on peut dire d’emblée la validité de ces références. Ellroy pour la noirceur, et le Capote de De sang froid bien sûr pour la quête obsessionnelle du héros. Seul le silence (mais pourquoi donc ce titre plat – l’original est A Quiet belief in Angels - seul bémol dans le choix de Sonatine, jeune maison d’édition que l’on ne peut qu’applaudir, tout comme le traducteur Fabrice Pointeau d’ailleurs) couvre ainsi trente ans de la vie de Joseph Vaughan, gamin d’un petit bled de Georgie que l’on découvre dans sa douzième année en 1939 au moment de l’enterrement de son père. Et que l’on abandonne au crépuscule des années 1960, enfin débarassé (mais seulement physiquement) de celui qui trois décennies durant s’est appliqué à dévaster son existence : un meurtrier d’enfants, un serial killer au palmarès délirant. Seul le silence, c’est l’histoire d’une plongée en apnée dans les tripes, le cœur et le cerveau de ce Joseph Vaughan, ravagé par cet autre, par les conséquences de la folie furieuse d’un démon immonde. L’affrontement, sauf au final, est toujours indirect, fouille la psyché d’un Joseph victime plus ou moins consentante, en prise avec tous les fantomes qui parfois peuplent une vie depuis l’enfance. Et les fantomes de Joseph forment une ronde infernale qui l’entraîne au bout de l’horreur, au fond du gouffre. Seul échappatoire : raconter. La littérature comme tremplin pour rebondir, pour extraire la bête, la tenir à distance. Joseph devient écrivain et sauve sa vie. Seul le silence est ainsi un bel hommage à la littérature planche de salut. A la littérature tout court tant ce roman, qui est donc une somptueuse variation sur ce thème surexploité du serial killer, affirme des qualités et des ambitions que l’on chercherait vainement dans 90 % de la production courante du genre. Peut-on du coup reprocher quelque chose à ce grand livre ? Des petits riens sans doute. D’abord une curieuse propension à faire parler ces gens du Sud « comme dans les livres ». On peut les trouver bien sages, bien philosophes, pour tout dire bien intellectuels ces habitants d’un trou paumé georgien. De la même façon, on s’étonne de les voir suivre le deuxième conflit mondial avec pareille acuité. Même si les Boys furent sur le tard de la partie, se passionnait-on vraiment, au fin fond du Sud, pour le débarquement des Alliés en Sicile ? Autre surprise : la question noire n’apparaît qu’au detour d’une conversation, totalement marginale. L’action pourtant ne se déroule pas en Alaska. Et même si la Georgie fut un des Etats du sud les moins ségrégationnistes, comment se fait-il que face au péri intérieur local du tueur d’enfants, la question noire ne s’invite pas plus dans les débats ? Peut-être trouve-t-on une réponse à ces menues interrogations dans la nationalité de l’auteur. Oui, R.J. Ellory est un Anglais. Ceci explique donc cela. Et puis cessons de chipoter. Et du coup, saluons plutôt le tour de force du britannique qui réussit tout de même haut la main un hommage à la littérature du sud (Steinbeck et Faulkner souvent cités). Ce n’est qu’un tour de force de plus pour cette œuvre rare, marquante. La cinquième de l’auteur. On attend avec impatience de nouvelles traductions, Sonatine prévoyant deux autres publications du bonhomme.